Hors normes : Laurent Picciotto, l’électron libre de la haute horlogerie

Avec Hors normes : montres d’exception, publié aux Éditions Ouest-France, Laurent Picciotto et Samuel Rozand nous invitent à découvrir 40 créations parmi les plus audacieuses de la haute horlogerie contemporaine. Un magnifique ouvrage consacré à des montres qui ne ressemblent à aucune autre. À l’image, finalement, de l’homme qui les a sélectionnées.
Laurent Picciotto, un homme à part dans le monde de l’horlogerie
Il est de ces personnalités que l’on reconnaît immédiatement dans le petit monde de la haute horlogerie. Laurent Picciotto possède un style, une personnalité et surtout des convictions qui ne se sont jamais vraiment accommodées des conventions du secteur.
On peut le croiser impeccablement habillé dans sa boutique parisienne de la rue Saint-Honoré, avec cette élégance particulière des hommes qui soignent leur apparence sans pour autant chercher à se fondre dans le décor. On peut aussi le retrouver une guitare électrique entre les mains, occupé à jouer du rock ou du blues avec une passion qui n’a rien à envier à celle qu’il consacre aux montres. Sur Instagram, il n’est pas rare de le voir dans son garage, une Stratocaster entre les mains, à envoyer de gros riffs et à dérouler des gammes pentatoniques de bon aloi.
Picciotto est un guitariste talentueux, collectionneur d’instruments, amoureux du rock et de tout ce qui possède un supplément d’âme. Il renvoie une impression de liberté absolue. On n’imagine pas une agence de communication derrière lui, chargée de valider chaque publication, de contrôler son image ou de s’assurer que tout reste parfaitement conforme aux codes du luxe. Picciotto joue de la guitare parce qu’il aime ça. Il partage ses passions, affiche ses goûts, assume ses choix. Le personnage est entier. Take it or leave it.
Il y a aussi les motos, autre passion de longue date. À l’instar des guitares et des montres, elles appartiennent à cet univers de belles mécaniques qui procurent des sensations difficilement traduisibles sur une fiche technique.
Cette authenticité possède une valeur considérable dans un univers où les discours marketing finissent parfois par tous se ressembler. À quoi bon servir un énième discours lisse et convenu à des collectionneurs qui ont déjà les moyens de s’offrir à peu près tout ce qu’ils désirent ? Ce qu’ils recherchent aussi, c’est une personnalité, un regard, une conviction. Quelqu’un qui ne cherche pas à leur vendre ce que tout le monde possède déjà.
Laurent Picciotto semble avoir compris cela depuis longtemps. Il prend des risques, défend les créateurs auxquels il croit, cultive ses passions et prend manifestement plaisir à vivre comme il l’entend.
Son succès tient probablement autant à cette liberté de caractère qu’à son incontestable connaissance de l’horlogerie.


Bien avant les influenceurs, il y avait Laurent Picciotto
Qualifier Laurent Picciotto d’influenceur de la haute horlogerie serait parfaitement justifié, à condition de redonner à ce mot son sens premier.
Bien avant que l’influence ne se mesure en abonnés, en vues ou en publications sponsorisées, Picciotto exerçait la sienne en prenant des risques, en engageant de l’argent et en accordant sa confiance à des horlogers dont les créations semblaient parfois venir d’une autre planète. D’ailleurs, en tant que (autre casquette) consultant en digital, rappellons que l’influence en est une quand elle génère de l’action, et par action, on entend pas des likes ou un commentaire, mais une relation et des ventes ! Parenthèse fermée.
Lorsqu’il fonde Chronopassion en 1988, il imagine une boutique qui ne ressemble pas tout à fait aux autres. La montre doit y primer sur le prestige de la marque. Une philosophie qui paraît évidente aujourd’hui, mais qui ne l’était guère dans une industrie où les grands noms historiques occupaient l’essentiel du terrain.
L’histoire de MB&F en est une excellente illustration. Lorsque Maximilian Büsser se lance dans l’aventure en 2005, Laurent Picciotto fait partie des cinq premiers soutiens financiers du projet. Deux ans plus tard, Chronopassion vend la toute première MB&F au monde, une Horological Machine N°1.
L’anecdote prend une autre dimension lorsqu’on connaît la place qu’occupe aujourd’hui MB&F dans le paysage de l’horlogerie indépendante. À l’époque, il fallait pourtant une sacrée conviction pour parier sur des machines horlogères aussi éloignées des codes traditionnels.
L’aventure Urwerk raconte une histoire comparable. Dès 2002, Picciotto s’intéresse aux projets de Felix Baumgartner et Martin Frei, alors que les montres ne sont encore, pour certaines, que des dessins. Le principe de la souscription permet de soutenir leur fabrication avant même que les premières pièces soient livrées.


H. Moser & Cie, autre maison dont il a défendu les créations, partage à sa manière cette volonté de bousculer les habitudes, avec un humour et une irrévérence rarement rencontrés dans l’horlogerie traditionnelle.
Le rôle de Picciotto ne s’est donc pas limité à présenter de belles montres dans des vitrines. Il a contribué à faire émerger des signatures, à soutenir des créateurs et à leur ouvrir les portes d’une clientèle qui n’était pas nécessairement prête à les comprendre.
Il n’a pas inventé l’horlogerie indépendante mais il fait partie de ceux qui lui ont permis de trouver sa place.

Hors normes : 40 montres qui refusent la banalité
C’est avec cette histoire en tête que l’on découvre Hors normes : montres d’exception, le beau livre que Laurent Picciotto signe avec Samuel Rozand aux Éditions Ouest-France.
L’ouvrage réunit 40 montres contemporaines choisies pour leur créativité, leur rareté, leur inventivité technique ou leur audace esthétique. Certaines ont été produites à seulement quelques exemplaires.
La sélection reflète naturellement les affinités de Laurent Picciotto. On y retrouve notamment Amida, Angelus, Armin Strom, Arnold & Son, Dominique Renaud, MB&F, Urwerk ou encore H. Moser & Cie.
D’autres créations illustrent des approches différentes de l’exception horlogère, à l’image de la Bulgari Octo Finissimo Tattoo, du Tourbillon Platinum de Daniel Roth ou des pièces spectaculaires de Jacob & Co. Ressence figure également parmi les maisons mises à l’honneur.
Il ne s’agit pas uniquement de réunir des complications extravagantes ou des montres aux prix vertigineux. L’intérêt réside dans la diversité des propositions.
Certaines repoussent les limites de la miniaturisation et de l’architecture mécanique. D’autres expérimentent de nouveaux matériaux, déconstruisent les habitudes esthétiques ou réinventent tout simplement la manière de lire l’heure.
Samuel Rozand apporte à cet ensemble un regard complémentaire. Passionné d’horlogerie indépendante, il s’attache à rendre accessibles les particularités techniques des pièces présentées, y compris lorsque leurs mécanismes deviennent particulièrement complexes.
Ce travail de décryptage est essentiel. Une montre peut immédiatement séduire par son apparence, mais comprendre la démarche de son créateur et les difficultés techniques qu’il a fallu surmonter pour lui donner vie permet de l’apprécier autrement. L’horlogerie s’apparente parfois à une forme d’art conceptuel. Derrière ces créations, il y a pourtant un véritable savoir-faire artisanal et une réalité qui va largement au-delà du bullshit uniquement conceptuel de certaines œuvres que l’on a tous pu croiser.

Un très beau livre qui fait la part belle aux photographies
« De la belle ouvrage », ce fut ma première impression.
Avec son grand format carré de 29,5 × 29,5 cm, ses 224 pages et sa reliure rigide, l’ouvrage appartient pleinement à cette catégorie de beaux livres que l’on prend plaisir à feuilleter, puis à laisser à portée de main pour y revenir.
Les photographies occupent une place centrale. Elles mettent en valeur les architectures des mouvements, les finitions, les matériaux et ces petits détails qui font parfois toute la différence entre une montre techniquement impressionnante et une véritable création horlogère.
C’est aussi l’un des plaisirs de ce type de publication : prendre le temps d’observer des pièces dont certaines ne seront probablement jamais accessibles à la majorité des amateurs, mais que l’on peut néanmoins admirer pour leur ingéniosité ou leur beauté.
À une époque où les nouveautés horlogères défilent quotidiennement sur nos écrans, un bel ouvrage imprimé offre une expérience différente. On peut s’attarder sur une photographie, revenir sur un mécanisme et découvrir une création sans être immédiatement sollicité par la suivante. Le livre rappelle que le papier n’est pas mort.
La sélection réserve quelques pièces franchement extravagantes, d’autres plus discrètes, mais toutes témoignent de la formidable vitalité créative de l’horlogerie contemporaine.

Une sélection qui ressemble beaucoup à Chronopassion
Difficile, toutefois, de ne pas remarquer que nombre des marques mises à l’honneur dans le livre sont également représentées chez Chronopassion.
Il serait naïf de considérer cet ouvrage comme totalement détaché de l’activité commerciale de Laurent Picciotto. C’est aussi, d’une certaine manière, une formidable vitrine de l’univers qu’il a construit au fil des années.
La démarche n’a pourtant rien d’incohérent. Depuis près de quarante ans, Picciotto sélectionne précisément les montres qui correspondent à sa conception de la haute horlogerie. On voit mal pourquoi il consacrerait aujourd’hui un livre à des créations qui le laisseraient indifférent.
C’est même probablement là que réside une partie de sa réussite : ses goûts personnels, ses convictions et son activité professionnelle semblent former un ensemble remarquablement cohérent.
Picciotto n’a pas attendu que certaines manufactures indépendantes deviennent incontournables pour les défendre. Il leur a parfois accordé sa confiance lorsqu’elles n’avaient encore ni reconnaissance internationale ni clientèle établie.
Cette approche explique pourquoi Chronopassion possède une identité aussi marquée.
Les amateurs de haute horlogerie peuvent évidemment se rendre chez un détaillant pour acheter une montre prestigieuse. Ils peuvent aussi chercher autre chose : un regard, une sélection, une personnalité capable de leur faire découvrir une création à laquelle ils n’auraient jamais pensé.
Cette dimension devient particulièrement intéressante à l’heure où une partie de l’industrie horlogère tend à multiplier les discours interchangeables et les produits extrêmement codifiés.
Les collectionneurs les plus fortunés n’ont pas nécessairement besoin qu’on leur déroule le tapis rouge en leur récitant un argumentaire marketing soigneusement approuvé par plusieurs services de communication. Ils ont souvent déjà tout vu, tout entendu, parfois tout possédé. Ce qui peut encore les surprendre, c’est une montre véritablement singulière, présentée par quelqu’un qui en parle avec conviction.
L’identité d’une marque, l’histoire de ses fondateurs, la personnalité de ses créations comptent parfois davantage qu’un logo célèbre.
Cette identité, on peut également l’attendre du détaillant. Dans cet exercice, Laurent Picciotto possède assurément une longueur d’avance.

Un livre qui ressemble finalement à son auteur
Au-delà des 40 montres présentées, Hors normes raconte indirectement une partie de l’histoire de la haute horlogerie contemporaine. Celle de créateurs qui ont refusé de laisser aux seules manufactures historiques le monopole de l’excellence, de l’innovation et de la légitimité.
Laurent Picciotto a été l’un des acteurs de cette transformation.
Son parcours rappelle qu’une montre d’exception ne se résume pas à une complication, à une somme de savoir-faire ou à une signature prestigieuse. Elle possède une identité, une histoire et parfois cette petite dose d’insolence qui fait toute la différence.
Il faut probablement une certaine indépendance d’esprit pour miser sur des montres que personne ne comprend encore, avant de les voir devenir des références convoitées par les collectionneurs.
Cette indépendance, Picciotto l’a manifestement cultivée dans sa vie professionnelle comme dans ses passions personnelles. La musique, les motos et les montres participent chez lui d’un même goût pour les objets de caractère et les personnalités qui osent suivre leur propre voie.
Il existe finalement un parallèle assez évident entre cet homme et les manufactures qu’il a contribué à faire connaître. MB&F n’a jamais cherché à faire des montres pour tout le monde. Urwerk non plus. Leur singularité est devenue leur signature, quitte à déplaire à ceux qui préfèrent une horlogerie plus conventionnelle.
Take it or leave it, en somme.
Cette philosophie pourrait tout aussi bien résumer le parcours de Laurent Picciotto.
Alors, oui, Hors normes est un magnifique livre consacré à des montres d’exception. Un ouvrage que les amateurs d’horlogerie indépendante prendront plaisir à découvrir et à conserver dans leur bibliothèque.
Il est aussi, à sa manière, le portrait en creux d’un homme qui n’a jamais vraiment cherché à rentrer dans le rang.
La haute horlogerie aurait sans doute été un peu moins intéressante sans quelques personnalités comme la sienne.

Hors normes : montres d’exception — Fiche du livre
- Auteurs : Laurent Picciotto et Samuel Rozand
- Éditeur : Éditions Ouest-France
- Collection : Beaux Livres
- Parution : 30 octobre 2026
- Format : 29,5 × 29,5 cm, relié
- Pagination : 224 pages
- Prix public : 49 €
- ISBN : 9782737392764
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