Qu’est-ce qu’un mouvement “in-house” (manufacture) ?

Le mythe du “tout maison”
Deux mots suffisent à électriser une conversation entre passionnés : “in-house” (ou « manufacture). Un sésame à la fois technique et symbolique, devenu argument-massue au comptoir des boutiques comme sur les forums. Pourtant, derrière l’aura du terme, la réalité est plus nuancée, plus industrielle, et souvent plus intéressante que la promesse marketing. Car en horlogerie, l’obsession de l’autonomie absolue est un concept moderne; pendant plus d’un siècle, la Suisse a prospéré grâce à l’art de l’assemblage d’expertises, l’établissage, où chaque village façonnait une pièce du puzzle.
Définir l’“in-house” sans fard

Qu’est-ce qu’un mouvement “manufacture”, réellement? C’est un calibre conçu, développé, prototypé, industrialisé et produit majoritairement au sein de la maison qui l’expose sur son cadran. Le mot clé est “maîtrise” : maîtrise du dessin, des tolérances, des procédés, des tests, de la chaîne d’approvisionnement des composants critiques et du service après-vente.
“Majoritairement” ne signifie pas “tout, absolument tout”. Même les manufactures les plus intégrées s’appuient sur des spécialistes pour certaines pièces (ressorts de barillet, rubis, parfois spiral ou antichocs). L’exigence moderne porte surtout sur l’échappement, le spiral, les platines/ponts, l’usinage et l’assemblage : si la marque contrôle ces organes et leur mise au point, l’appellation “in-house” a du sens. À l’inverse, un rotor personnalisé sur une base Sellita ou ETA ne suffit pas.
Les critères concrets à examiner
- Conception : architecture, cinématique, dimensionnement réalisés en interne.
- Production : usinage des platines/ponts, roues et organes clés dans les ateliers de la marque (ou filiales directes).
- Échappement et spiral : propriété de la technologie (silicium, alliages, géométries), pas seulement l’assemblage.
- Industrialisation : tests de longévité, lubrification, tolérances reproductibles, outillage dédié.
- Certification et réglage : COSC, METAS ou protocoles propriétaires clairs et mesurables.
- SAV : disponibilité des pièces et réparabilité à long terme sous contrôle de la maison.
Ébauches, co‑développement et partenaires : l’autre voie
Entre l’indépendance totale et le simple emboîtage, un vaste territoire existe : celui des ébauches de haute qualité et du co‑développement. ETA et Sellita fournissent des bases robustes; Vaucher (Parmigiani), La Joux‑Perret (Citizen Group) et Kenissi (initiée par Tudor, partenaire de Chanel et Breitling) proposent des calibres modernes, parfois exclusifs à une marque. On parle alors d’“exclusifs” ou de “co‑développés” : la marque participe à la spécification, parfois à l’ingénierie, et sécurise une version à elle, sans posséder toute la chaîne.
- Kenissi : mouvements à haute inertie et ponts traversants livrés à Tudor, Chanel (12.1/12.2) et Breitling (B20).
- Vaucher : base fine et soignée pour Hermès (H1837), Richard Mille et d’autres.
- La Joux‑Perret : chronos et automatiques performants chez des indépendants exigeants.
Est-ce moins noble? Pas forcément. L’essentiel demeure la qualité de l’ingénierie, de la production et du contrôle. L’horlogerie suisse est un écosystème; savoir orchestrer les meilleurs talents fait partie de l’excellence.
Quand “non in-house” rime avec légende

L’histoire regorge d’icônes bâties sur des bases externes. La Rolex Daytona a longtemps battu au rythme d’un Zenith El Primero modifié. Patek Philippe a produit des chronographes mythiques dérivés de Lemania. Audemars Piguet, Patek et Vacheron ont partagé le sublime JLC 920 pour des extra‑plats de légende. L’étiquette ne dicte pas la grandeur: le résultat, si.
Ce que cela change au poignet
- Précision et innovations : spiraux en silicium, antimagnetisme, échappements optimisés, certification METAS ou protocoles maison… un “in-house” sérieux s’illustre souvent par des avancées tangibles.
- Fiabilité et service: contrôler son calibre, c’est garantir pièces et procédures sur des décennies. Mais un partenaire solide (Kenissi, Vaucher) offre aussi cette sérénité.
- Identité et finitions : une architecture signature, une roue à colonnes sculptée, un pont en forme de lyre… l’in-house permet d’ancrer un langage esthétique.
- Valeur : l’étiquette peut soutenir le prix et la revente, à condition que le mouvement prouve sa maturité. Un “nouveau” calibre a besoin de temps pour faire ses preuves.
Lire entre les lignes : la check‑list
- “Base X avec finitions maison” ≠ in-house. C’est honnête si c’est assumé.
- “Mouvement exclusif” n’implique pas fabrication interne : demandez qui usine quoi.
- “Assemblé en Suisse” ne dit rien de la conception. Interrogez la provenance de l’échappement/spiral.
- Cherchez les données mesurables : amplitude, réserve de marche réelle, tolérances de précision, certifications (COSC, METAS), résistance magnétique.
- Transparence : plans éclatés, photos d’atelier, brevets, documentation technique sont de bons signaux.
Manufacture, groupe, indépendance : les zones grises

Autre subtilité : un calibre peut être “in-house” à l’échelle d’un groupe. Omega s’appuie sur la puissance industrielle du Swatch Group pour ses Co‑Axial Master Chronometer : ce n’est pas “acheté dehors”, c’est développé et produit dans la maison élargie. À l’inverse, une petite marque réellement indépendante peut signer un vrai in‑house à volume confidentiel, avec des compromis intelligents (spiral externe, par exemple). Dans les deux cas, l’honnêteté du discours compte autant que la réalité matérielle.
Verdict : au‑delà de l’étiquette
Un mouvement “in-house” est un engagement : celui d’une marque à maîtriser son cœur battant, à le signer techniquement autant qu’esthétiquement. C’est un chemin exigeant, coûteux, parfois long. Mais ce n’est ni un totem ni un prérequis au plaisir. La belle horlogerie a toujours marié savoir‑faire interne et compétences externes d’exception. Exigeons des faits, valorisons la transparence, et laissons la montre parler : amplitude au chronocomparateur, rigueur au quotidien, beauté du détail. Le reste n’est que littérature, et parfois, c’est très bien ainsi.





