Les montres d’Ed Sheeran

Il débarque sur scène en sweat-shirt ample, baskets défraîchies, guitare en bandoulière. On s’attendrait à trouver une vielle Casio F-91W au poignet. Et pourtant, sous la manche de ce hoodie froissé qui a manifestement vu des jours meilleurs, Ed Sheeran dissimule l’une des collections horlogères les plus sérieuses, et les plus éclectiques, du monde du spectacle.
Plusieurs millions d’euros de complications mécaniques, portées avec la désinvolture de quelqu’un qui pense à sa liste de courses. Le contraste est tellement flagrant qu’il en devient presque un gimmick. Sauf que non : Sheeran est un vrai passionné, et ça change tout. Notre rubrique « Qui Porte Quoi » se penche sur le cas Ed Sheeran. C’est parti.

Patek Philippe : une obsession assumée
Si Ed Sheeran avait une religion, elle aurait son siège Plan-les-Ouates, à Genève. Le rouquin britannique est un Patekiste convaincu.

La Nautilus 5726A : le chef-d’œuvre qu’on ne touche pas (mais qu’il a quand même touché)
La Patek Philippe Nautilus 5726A est l’une des versions les plus intelligentes du dessin originel de Gérald Genta. Dans ce boîtier intégré de 40,5 mm en acier, animé par le calibre 26-330 S QA LU 24H, on trouve un calendrier annuel, complication rationnelle qui corrige seul les mois de 30 et 31 jours et ne réclame qu’un ajustement manuel fin février, une phase de lune et une indication 24 heures. Réserve de marche de 35 à 45 heures. Son prix : 53 300 euros.

Sheeran possède une version personnalisée de la Patek Philippe Nautilus 5726A avec ses initiales sur le cadran. Sur la photo prise par lui-même (ci-dessus), les index rouges ajoutés autour des marqueurs donnent une impression … approximative (qui a dit dégueulasse ?). On dirait presque un travail au feutre Posca. L’effet tranche brutalement avec la rigueur du dessin Nautilus. Il est étonnant de la part d’un passionné d’avoir autant saboté une Patek.
Patek Philippe World Time : le monde entier, avec un point fixe
La Patek Philippe World Time existe en deux références dans la collection de Sheeran : la 5130 et sa successeure la 5230, toutes deux animées par le calibre 240 HU à micro-rotor. Boîtier de 39.5 mm, affichage simultané des 24 fuseaux horaires via un disque périphérique et un anneau des villes. Elle est à vous pour 81 000 euros.

Ce qui rend ces pièces particulièrement touchantes dans la collection de Sheeran, c’est le détail que lui seul connaît : il détient une version qui intègre une référence au village près duquel il a grandi et où il possède une maison : Framlingham, dans le Suffolk. Le globe entier sur le cadran, toutes les capitales du monde alignées en cercle, et au centre de tout ça, un repère discret vers le patelin anglais d’où est parti le gamin à la guitare.

La Nautilus 5711/1300A : quand Genta rencontre Van Cleef
L’autre Nautilus de la collection pousse le concept dans une direction joaillière. La 5711/1300A en acier 40 mm, animée par le calibre 26-330 S C automatique, arbore une lunette sertie de diamants baguette représentant environ 3,6 carats.


Sur un modèle dont la version sobre dépasse déjà 100 000 € sur le marché secondaire (et bien plus pour la Tiffany Blue 5711/1A-018, estimée à plus de 2 millions d’euros), la version sertie s’envole souvent au-delà de 500 000 €.
La 5208P : l’architecture mécanique ultime
Boîtier platine 42 mm, calibre R CH 27 PS QI. Répétition minutes, chronographe monopoussoir, quantième perpétuel. À ce niveau de la conversation, on ne parle plus de montre. On parle d’une cathédrale mécanique miniaturisée, d’un exploit d’ingénierie qui exige des années de développement et une poignée d’artisans d’exception.

Réunir ces trois complications dans un boîtier cohérent relève d’une maîtrise que même la plupart des marques de haute horlogerie ne peuvent pas revendiquer. Sheeran en possède une. Sa version récente neuve se vend plus d’un million d’euros (1 276 100 euros pour la référence 5308G-001).
La 5370P : la rattrapante du puriste
Chronographe à rattrapante en boîtier platine, mouvement manuel à roue à colonnes, finitions d’école genevoise. Comptez 298 000 euros pour sa version en or rose.

La rattrapante est la complication qu’on choisit pour elle-même : deux aiguilles superposées, l’une qui s’arrête sur un intermédiaire, l’autre qui continue son chemin. Un dialogue mécanique d’une sophistication rare, qui n’a d’autre vocation pratique que de prouver que la mécanique peut frôler l’art pur.
La Référence 2499 et la 1518 : la légitimité du collectionneur patrimonial
La 2499 est l’un des chronographes à quantième perpétuel les plus recherchés de l’histoire de la maison. Production limitée à quelques centaines d’exemplaires sur plusieurs décennies, différentes séries en or jaune, or rose ou platine. Lorsqu’une pièce de cette référence se présente en vente aux enchères, elle franchit régulièrement le cap du million d’euros. Posséder une 2499, c’est rejoindre le club très fermé des collectionneurs qui savent pourquoi ils achètent, et pour qui ils achètent. Quelques exemplaires se trouvent sur le marché de l’occasion pour un peu plus de 1,3 million d’euros.

La 1518 portée sur bracelet Bund, plus large que le boîtier de 35 mm en or jaune, complète le tableau vintage avec une élégance soulignée par ce choix de bracelet inhabituel qui transforme complètement l’aura de la pièce. Pour la petite anecdote, une 1518 s’est vendue 11 millions d’euros aux enchères à Genève en 2025.
Rolex : l’arc-en-ciel et quelques classiques
Pas de collection digne de ce nom sans Rolex, même pour un Patekiste. Sheeran s’en est visiblement souvenu.
La Daytona Rainbow : l’anti-discrétion assumée
La fameuse référence 116599RBOW en or blanc. Lunette sertie de saphirs baguette multicolores, index pavés. Chronographe automatique. La Rainbow ne cherche pas la discrétion, elle l’exclut catégoriquement. C’est le genre de montre qui entre dans une pièce avant son propriétaire. Elle s’assume entièrement, ce qui est presque respectable dans son excès. On la trouve autour de 300 000 euros sur le marché de l’occasion.

Sheeran possède également une Rolex Daytona dite « Paul Newman » (réf. 6239, cadran noir), la « Le Mans » édition centenaire de 2023, l’une des Daytonas les plus difficiles à obtenir, dont les heureux élus incluent DiCaprio, Jordan et Federer, ainsi qu’un GMT-Master II en version gaucher avec cadran Cerachrom vert. Autant dire qu’il ne s’ennuie pas les jours de tournée.
Richard Mille RM 38-01 : le laboratoire au poignet
Boîtier Quartz TPT, ce matériau composite aux strates de fibres de quartz imprégnées de résine époxy, dont la direction varie à 45° entre chaque couche, tourbillon, capteur de force G. Production limitée. Prix dépassant le million d’euros (1,9 million d’euros d’occasion). Richard Mille conçoit la montre comme un démonstrateur technologique radical. Là où Patek Philippe cherche la perfection de la tradition, Richard Mille réinvente les conventions matérielles.


Dans la collection de Sheeran, cette pièce joue le rôle de la contradiction bienvenue : la modernité contre la noblesse du mécanisme ancien. Il possède par ailleurs une RM27-03 Rafael Nadal (l’une des 50 pièces existantes, à plus d’un million d’euros sur le marché), confirmant qu’il ne collectionne pas par hasard.
IWC Portugieser Chronograph Ceratanium : la montre pour les jours ordinaires
Au milieu des répétitions minutes à sept chiffres et des chronographes à rattrapante en platine, l’IWC Portugieser Chronograph Ceratanium fait figure de pièce raisonnable. Boîtier 41 mm en Ceratanium (alliage titane-céramique développé par IWC, aussi léger que le titane, aussi résistant aux rayures que la céramique), calibre manufacture IWC 69355, chronographe. 14 800 € au catalogue.

Ce n’est pas la pièce qui fait vaciller une salle des ventes. C’est celle que l’on met sans y penser un mardi matin, celle qui encaisse les répétitions en studio et les journées interminables. Dans une collection de cette envergure, ce genre de montre dit quelque chose d’important : le passionné vrai ne réserve pas ses montres aux grandes occasions. Il les porte.
Audemars Piguet John Mayer
Cette Audemars Piguet Royal Oak Perpetual Calendar « John Mayer » est une édition limitée à 200 exemplaires en or blanc 18 carats, cadran « Crystal Sky » gaufré, dernier modèle à embarquer le calibre 5134. Un quantième perpétuel qui affiche semaine, jour, date, lune astronomique, mois et année bissextile.

Prix : 350 000 euros en occasion.
IWC : la pièce unique couleur bonbon
Ed Sheeran entretient une relation durable avec IWC Schaffhausen. Il y a la Big Pilot offerte pour son 22e anniversaire, la Big Pilot’s Watch 43 Top Gun pour les jours sombres. Mais la pièce la plus remarquée est sans conteste la Big Pilot’s Watch Perpetual Calendar à cadran rose, pièce unique conçue pour le clip de « Camera », cinquième single de son album PLAY (2025). Le cadran reprend le rose vif de la pochette d’album.

La montre apparaît au poignet du chanteur au moment précis où il passe la bague au doigt de l’actrice Phoebe Dynevor, symbole assumé, IWC sait faire du placement produit avec élégance. Calendrier perpétuel, manufacture IWC, boîtier 46 mm. La couleur est inattendue, la complication reste sérieuse. Et au fond, pourquoi la haute horlogerie devrait-elle toujours être austère ?
Roger W. Smith : l’artisan de l’Isle of Man
C’est peut-être la pièce dont Sheeran parle avec le plus d’émotion. Roger W. Smith travaille dans la continuité directe de George Daniels, l’un des plus grands horlogers du XXe siècle, sur l’Isle of Man. Production annuelle de quelques dizaines de montres, fabrication majoritairement intégrée, finitions manuelles d’une exigence absolue, architecture inspirée de l’échappement co-axial. Estimation : six chiffres et au-delà.

Sheeran a commandé une pièce unique pour son mariage, avec une version assortie pour son épouse. Ce n’est pas de la consommation ostentatoire. C’est de l’implication. Comprendre qui est Roger W. Smith, comprendre ce que représente ce travail artisanal, et décider de commémorer un moment de vie avec une pièce de cette nature : voilà ce qui distingue le passionné authentique du simple acheteur fortuné.

La Tudor Black Bay : le geste qui compte plus que le prix
À la fin de sa tournée Divide, Ed Sheeran fait produire environ quatre-vingts Tudor Black Bay personnalisées. Logo de l’album gravé sur le cadran, message au dos. Il les offre à toute son équipe de route : techniciens, roadies, managers de l’ombre.

Le modèle en lui-même est loin d’être anecdotique : boîtier 41 mm en acier, calibre manufacture MT5602 automatique, réserve de marche de 70 heures, certification COSC, étanchéité à 200 mètres. Une montre rigoureuse, construite pour durer, à 4 560 euros en version standard. Ce n’est pas un gadget promotionnel, c’est une montre sérieuse, choisie par quelqu’un qui sait ce qu’il achète.

Le geste rappelle celui de Keanu Reeves offrant des Rolex gravées à ses cascadeurs à l’issue du tournage de John Wick. Même respect du collectif, même élégance. Dans une collection où certaines pièces dépassent le million d’euros, cette Black Bay dit sans doute davantage sur Ed Sheeran que toutes les répétitions minutes réunies.
Sheeran : le collectionneur en sweat-shirt
Il serait tentant de résumer la collection d’Ed Sheeran à un inventaire de prix vertigineux. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui frappe, c’est la cohérence. Patek Philippe vintage et grandes complications modernes pour la profondeur historique. Richard Mille pour la radicalité contemporaine. IWC pour l’usage et l’anecdote. Audemars Piguet pour l’amitié et le moment. Roger W. Smith pour le sens. Tudor pour le collectif.
Sous le sweat-shirt informe, il n’y a pas un amateur enthousiaste qui dépense sans comprendre. Il y a un collectionneur qui a fait ses devoirs, qui sait lire un calibre, qui peut vous expliquer pourquoi la 5208P est un miracle d’ingénierie, et qui, malgré tout, reste capable de laisser un atelier griffonner des index au Posca rouge sur une Nautilus.
On ne sait pas si c’est du génie ou de la provocation. Probablement les deux. On se quitte en admirant d’autres montres possédées par Ed Sheeran.








