Les montres de Jeffrey Epstein

Dans la rubrique Qui porte quoi ?, nous avons déjà évoqué les montres portées par des figures historiques aussi controversées que Staline, ou encore la prétendue montre d’Adolf Hitler. Puisqu’il faut parfois regarder l’horlogerie là où on ne l’attend pas, autant s’attaquer aujourd’hui à un autre monstre de notre époque : Jeffrey Epstein.
En parcourant les « Epstein Files » rendus publics par le Département de la Justice des Etats-Unis (chacun ses loisirs) une image a retenu mon attention. Une photo prise lors de la perquisition menée sur son île privée, montrant l’intérieur d’un tiroir. Dedans : plusieurs montres. Cela a suffit à piquer ma curiosité : quelles montres portait Jeffrey Epstein ?
Car si la fortune colossale que l’on prête à l’homme laissait présager une collection de haute horlogerie cohérente et raffinée, la réalité observée est … disons, plus déroutante.
La photo du tiroir : un instantané révélateur

La photographie, prise par les enquêteurs sur l’île privée d’Epstein, montre un tiroir dans lequel sont rangées plusieurs montres. Rien de scénarisé, rien de mis en valeur : simplement des garde-temps posés là, sans écrin, sans précaution particulière.
Ce qui frappe immédiatement, ce n’est pas tant la valeur potentielle de certaines pièces que l’absence totale de ligne directrice. Pas de collection pensée, pas de fil conducteur horloger, mais une accumulation hétéroclite de montres aux univers radicalement différents.
Ce que l’on distingue sur la photo

Parmi les pièces visibles, plusieurs Luminox (notamment celle dotée d’un cadran rouge), et plus précisément des références LU3015. Des montres à quartz, connues pour leur éclairage au tritium et leur positionnement très “tactique”. La marque communique abondamment sur ses liens avec les Navy SEALs américains.

Sur le papier, c’est une montre robuste, fonctionnelle, parfaitement adaptée à un usage militaire ou outdoor. Dans les faits, c’est aussi une montre accessible, vendue à moins de 300 euros. Le décalage entre le storytelling guerrier de Luminox et le profil d’Epstein laisse songeur. On a presque l’impression d’une virilité horlogère empruntée, un symbole acheté clé en main.
Panerai Luminor
À droite du tiroir, on distingue également une Panerai Luminor, montre automatique iconique de la marque italienne. Panerai, c’est l’esthétique militaire, les boîtiers massifs, l’imaginaire des commandos de marine italiens. Une belle montre, indéniablement, mais devenue avec le temps un choix presque caricatural pour qui cherche à afficher une certaine “virilité horlogère”.
Frank Muller Long Island

Au centre, une Frank Muller Long Island. Une montre rectangulaire très « Art déco » qui fait figure d’icône pour la marque.
Ce que révèlent les emails : quand la haute horlogerie s’invite dans le décor
En allant au-delà de cette photo, et en fouillant dans les emails rendus publics, j’ai découvert d’autres montres de la collection horlogère de Jeffrey Epstein.
Dans un échange datant de 2011, son comptable principal, Richard Kahn, tente de dresser un inventaire des bijoux et montres de valeur d’Epstein pour les besoins de son assurance. Cet email, visible ci-dessous, constitue une source intéressante pour comprendre l’étendue réelle de sa collection.

On apprend également qu’Epstein possédait au moins une Patek Philippe, qu’il avait initialement déclarée comme perdue lors d’un ouragan ayant touché son île en 2018 et d’en retirer la demande de remboursement auprès de son assurance (email ci-dessous).

Un autre échange de mails que j’ai extrait apporte un éclairage plus banal, mais tout aussi révélateur sur le rapport d’Epstein à ses montres : le pilote de son jet, Larry Visosti, lui écrit pour l’informer qu’il a retrouvé sa montre noire Hublot et qu’il la lui rapportera dans la matinée. Un détail anodin en apparence, mais qui confirme l’existence d’une pièce supplémentaire dans cette collection disparate, et souligne au passage le caractère presque utilitaire de ces objets, y compris lorsqu’il s’agit de montres de luxe.

Inventaire probable des montres de Jeffrey Epstein
Sur la base des emails, des documents publics et des photos disponibles, on peut dresser une liste, non exhaustive, des montres qu’il possédait ou aurait possédées :
Patek Philippe
Modèle non précisé. Symbole ultime de la haute horlogerie genevoise, Patek Philippe incarne la tradition, la transmission, le luxe discret. On ignore si cette pièce faisait réellement partie d’une démarche de collectionneur ou si elle relevait simplement d’un achat statutaire.
Jaeger-LeCoultre Heraion
Une montre vintage intéressante, mouvement quartz, mêlant chronographe et fonction réveil. L’email parle d’une « Yeager LeCoultre », c’est dire combien ils n’en ont rien à cirer …
Breitling Chronographe

Breitling, c’est l’horlogerie instrumentale, l’aviation, le sport. Là encore, un symbole plus qu’une démarche horlogère construite.
Franck Muller Long Island
Une pièce au design Art déco reconnaissable, souvent choisie pour son esthétique “statement”. Une montre qui ne laisse pas indifférent, mais qui, dans ce contexte, semble davantage relever du goût pour l’ostentation que d’un réel intérêt horloger.
Franck Muller Master of Complications
Ici, on touche à quelque chose de plus sérieux sur le plan technique. Franck Muller sait produire de très belles complications, parfois spectaculaires. Une pièce respectable, même si l’ensemble manque toujours de cohérence.
F.P. Journe
Voilà sans doute une montre très intéressante de cet inventaire. On ne connaît pas la référence mais F.P. Journe est une référence absolue de l’horlogerie indépendante contemporaine. Posséder une telle pièce suppose soit un véritable intérêt horloger, soit un bon conseiller.
Vacheron Constantin Malte Dual Time Regulator

Probablement la montre la plus raffinée de l’ensemble. Belle, bien dessinée, dotée d’une complication utile, elle tranche avec le côté plus “brutal” ou gadget de certaines autres pièces. Une vraie belle montre, sans réserve.
Une Hublot noire
L’existence de cette montre est attestée par un échange de mails (mentionnés plus haut) dans lequel le pilote personnel de Jeffrey Epstein, Larry Visosti, lui indique avoir retrouvé sa Hublot noire et s’apprête à la lui restituer. Là encore, on est moins dans une logique de collection que dans celle d’un accessoire de luxe porté, égaré, puis récupéré, sans que cela ne semble revêtir une importance particulière pour son propriétaire.
Fortune, pouvoir et mauvais goût horloger
Ce qui ressort de cet inventaire, ce n’est pas l’absence de belles montres, mais l’absence de cohérence. Ce grand écart permanent donne l’impression d’une accumulation plus que d’une collection.
L’horlogerie, comme beaucoup d’univers du luxe, repose sur des codes, une histoire, une sensibilité. Posséder une belle montre ne dit rien, en soi, de la capacité à apprécier ce qu’elle représente réellement.
Chez Epstein, tout laisse penser que les montres étaient avant tout des objets : des symboles de pouvoir, des marqueurs sociaux, parfois même de simples accessoires. Rien n’indique une démarche de collectionneur éclairé ou de passionné.





